Midori OBUCHI
Publié par Midori OBUCHI
le 18/07/2016

L'abdication possible de l'empereur agite le Japon

L'abdication possible de l'empereur agite le Japon

par liberation , le14 juillet 2016 

L'empereur japonais Akihito, le 4 janvier à Tokyo. Photo Kazuhiro Nogi. AFP

 

Le démenti de l'Agence impériale japonaise sur une démission de Akihito, empereur discret et pacifiste, relance le débat sur l'avenir du «trône du chrysanthème».

 

Dans l'univers feutré et codé de la famille impériale japonaise, une incertitude suffit à secouer le protocole et l'ordre établi. A fortiori quand il s'agit de l'abdication de l'empereur, fait rarissime dans les annales impériales. L'annonce, mercredi, de la probable démission de Akihito dans les prochaines années n'a pas manqué d'étonner et continue d'alimenter le débat sur l'état de santé du souverain, qui fêtera ses 83 ans en décembre.

Car, jeudi, le palais impérial a démenti les informations publiées par plusieurs médias nippons sur cette abdication surprise. «Les faits comme ceux rapportés [par la NHK, la télé publique japonaise, ndlr],n'existent pas du tout», a déclaré Shinichiro Yamamoto, le directeur-adjoint de l'agence de la maison impériale, fermant la porte à double-tour à toute controverse sur l'avenir du trône du chrysanthème.

Le scénario du départ

Pourtant, de telles discussions ont déjà eu lieu ces dernières années. Mais plus récemment, comme l'avance le quotidien Mainichi Shimbun, quatre dirigeants nippons – le Grand intendant de l'Agence impériale japonaise, deux chambellans de haut rang et un retraité réputé pour sa connaissance de la puissante maison impériale – se sont rencontrés à plusieurs reprises pour examiner un tel scénario. Leurs rendez-vous suivaient parfois les entretiens mensuels que l'empereur Akihito a avec ses deux fils, le prince héritier Naruhito et le prince Akishino, notamment pour évoquer l'avenir de la famille impériale.

Lors de ces «réunions 4+1», les cinq hommes se sont penchés sur les ajustements nécessaires pour la maison impériale. Les discussions seraient allées suffisamment loin pour évoquer une révision de la loi de la maison impériale qui, depuis 1947, régit l'administration et le cadre de la succession. Pour l'instant, rien n'est prévu dans les textes quand un empereur abdique. Le dernier cas en date remonte à 1817 avec l'empereur Kokaku, qui mettait un terme à trente-sept ans de règne.

Les fonctionnaires ont également réfléchi au nom de la nouvelle ère (après l'actuelle «Heisei» qui a succédé à «Showa»), qui marquerait l'arrivée au trône d'un nouveau souverain, ainsi qu'au statut à accorder à l'empereur abdiqué. Ils se seraient concertés avec des responsables de l'entourage du Premier ministre, Shinzo Abe. Ce dernier s'est abstenu de tout commentaire.

Vers un âge limite ?

Le rythme des réunions s'est accéléré en mai, croit savoir le Mainichi qui précise que le groupe «4+1» a présenté ses travaux à l'empereur le 10 juillet, avant que celui-ci ne parte en congé le lendemain. Mercredi, citant des «sources informées», la NHK annonçait que l'Agence impériale japonaise réfléchissait à quelle occasion l'empereur annoncerait son choix. A l'heure actuelle, c'est le prince héritier Naruhito qui doit prendre la succession. Agé de 56 ans, marié et père d'un enfant, Naruhito s'était fait remarquer en 2011 en affirmant que le Japon devrait envisager de fixer un âge limite au rôle d'empereur.

Abdication ou pas, la question de l'avenir du souverain va susciter un vif débat, qui ira croissant dans les mois qui viennent. Akihito, qui a succédé à son père Hirohito en 1989, a souffert de nombreux problèmes de santé ces dernières années. Traité pour un cancer de la prostate en 2003, il a été opéré du cœur neuf ans plus tard. «Je commence à sentir mon âge et il m'est arrivé de commettre des erreurs lors de cérémonies», disait-il en décembre dernier.

A plusieurs reprises, l'agence impériale a allégé ses obligations officielles, réduit ses discours. Mais il continue à parcourir le pays. Dans les reportages télévisés, on aperçoit souvent sa frêle silhouette aux cheveux grisonnants alors qu'il rend visite aux victimes de catastrophes naturelles ou aux déplacés du tsunami et de l'accident nucléaire de Fukushima. Il n'est pas interdit de penser que Akihito ne souhaite pas faire revivre à ses proches ce qu'il a lui même expérimenté. La succession de son père, malade et âgé, s'était éternisée pendant plusieurs années.

«Dieu vivant»

Son départ serait sans précédent dans le Japon moderne. Akihito a su redonner une image de respectabilité à la maison impériale, surtout après le passif de son père Hirohito, complice de l'armée lors des guerres d'agression entre 1910 et 1945. La constitution de 1947 imposée par l'occupant américain a d'ailleurs limité ses pouvoirs pour éviter une nouvelle dérive autoritaire.

L'empereur n'est plus considéré comme un «dieu vivant». L'article 1 de la charte nippone stipule «l'empereur est le symbole de l'Etat et de l'unité du peuple ; il doit ses fonctions à la volonté du peuple, en qui réside le pouvoir souverain».Il n'a donc pas de «pouvoirs de gouvernement» comme le rappelle l'article 4.

Il n'empêche qu'il jouit d'un profond respect dans une large majorité de la population. Dans une posture humble et modeste qui plaît aux Japonais, il a tenté d'incarner un souverain moderne. Il a épousé Michiko Shoda, une roturière issue d'une famille d'industriels, rencontrée sur un terrain de tennis dans les années 60.

Ces dernières années, surtout après le retour au pouvoir d'une droite nationaliste et révisionniste, il s'est posé en défenseur discret mais tenace du pacifisme nippon. Il est vu par de nombreux Japonais comme le dernier rempart face aux bulldozers de Shinzo Abe, qui n'a jamais digéré la défaite de 1945, l'occupation américaine et la constitution pacifiste.

Les pieds au Yasukuni

Personnage aussi méconnu que discret, Akihito a toujours manifesté un attachement viscéral aux valeurs du Japon de l'après-Hiroshima. Par petites touches et discrètes allusions, car il est très contraint par la Constitution et le protocole de la puissante Agence impériale, Akihito a défendu l'idée d'une «réconciliation» du Japon avec ses voisins, se rendant en Chine en 1992.

A la grande différence des nationalistes de la trempe d'Abe, il n'a jamais mis les pieds au Yasukuni, le sanctuaire shintoïste de la discorde où sont honorées à Tokyo les mémoires de quatorze criminels de guerre ayant conduit le Japon au désastre. L'année dernière, au moment où l'Archipel commémorait le 70e anniversaire de la fin de la guerre, il a multiplié les cérémonies du souvenir sur les lieux d'atroces batailles.

En 2015, pour la nouvelle année, il avait appelé les Japonais à «étudier et tirer les enseignements de l'histoire de cette guerre, en commençant par l'incident de Mandchourie en 1931», quand le Japon envahit la région pour y créer l'Etat fantoche de Mandchoukouo. Quelques mois plus tard, recevant l'ex-président philippin, Benigno Aquino, il avait réitéré son«profond sentiment de remords» et présenté ses «plus sincères condoléances à tous ceux qui ont perdu leur vie» après les «batailles féroces entre le Japon et les Etats-Unis [qui] ont eu lieu sur le sol philippin, entraînant la perte de nombreuses vies philippines».

«Regarder humblement le passé»

Ardent pacifiste, il est dans le viseur de l'extrême droite et des nationalistes nippons soucieux de défendre la race et la pureté du peuple japonais. En 2001, il avait confié qu'une partie de ses ancêtres provenaient de la péninsule coréenne.

Naruhito, le prince héritier, n'est pas en reste. L'année dernière, il s'alarmait du fait que la «mémoire de la guerre s'évanouissait». Il invitait les Japonais à «regarder humblement le passé» et«transmettre correctement les expériences tragiques et l'histoire du Japon» aux générations futures. Des propos dignes d'un successeur.

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